La mesure du peut-être, 2026
Exposition individuelle, centre d’art de Bayeux, Le Radar, novembre 2025- janvier 2026.
Texte du commissaire d’’exposition Alexis Hardy
« Pour l’exposition La mesure du peut-être, l’artiste Virginie Levavasseur nous ouvre les portes d’un espace mouvant, oscillant entre rigueur et inutilité, action et contemplation. Le Radar devient le théâtre d’expérimentations improductives proposant ironiquement de quantifier l’incertitude et le déséquilibre — un laboratoire vain et absurde, où les gestes se rejouent sans jamais atteindre leur but.
Ses dispositifs, d’apparence technique, détournent les logiques de productivité et d’efficacité propres à notre société pour mieux en révéler l’absurdité. Au lieu de mesurer, d’accélérer, de contrôler, ils échappent et s’effondrent. L’artiste se condamne ici à recommencer pour rendre visible ce qui, sous nos yeux, s’évanouit.
Dans cette dramaturgie du visible et de l’invisible, la mort n’est plus métaphore, mais certitude — condition même de toute vie. Nous savons qu’elle adviendra, sans jamais pouvoir en déterminer l’instant. C’est dans cet écart — entre certitude et indétermination — que s’inscrit le travail de Virginie Levavasseur : ses œuvres sont des expériences poétiques de l’attente, où le temps se fait fragile et en constante métamorphose.
Dès l’entrée, les œuvres Anneaux d’attente (2023) et Archéologie de l’attente (2025) donnent la mesure. Nous pénétrons dans un temps suspendu : une succession d’invitations à l’introspection, à la contemplation, à embrasser la profondeur du temps. En constante dualité, les œuvres présentées dans cet espace sont à la fois destruction et renouvellement.
Avec Grammage de fréquentation (2025), l’artiste fait de nous les acteur·rice·s de ces mesures incongrues : chacun·e est invité·e à effacer la trace de l’autre pour y inscrire la sienne. Un jeu d’apparition et de disparition s’instaure, même si rien ne s’efface vraiment : chaque passage laisse une empreinte, et les pelures de gomme deviennent les témoins silencieux de nos présences successives.
L’autre devient aussi un marqueur temporel avec Si une nuit d’hiver un·e voyageur·euse (2025) : tout au long de l’exposition, l’artiste allumera les mèches de bougies pour faire fondre la cire, révélant peu à peu le texte d’Italo Calvino. Dans ce texte qui semble toujours recommencer, et dans ce geste réitéré, l’histoire redémarre-t-elle vraiment, ou se dévoile-t-elle différemment au fil du temps ? Est-ce, comme avec On ne voit pas le temps passer (2025) et L’attente c’est (2019), une manière de vivre le présent autrement : plus lentement, plus attentivement ?
Nous naviguons alors entre respiration et suffocation, en tension dans ce temps distendu.
Au premier étage, des œuvres comme Nouvelles pousses (2025) et Clepsydre (2025) nous rappellent ce que nous avons précédemment éprouvé : le temps ne cesse de s’écouler — faut-il alors se rendre disponible à l’autre et à ce qui advient !
Puis se dresse une installation pensée spécifiquement pour l’exposition, réunissant un ensemble d’œuvres aux évocations scientifiques. Sous leurs allures de machines technologiques, ces dispositifs nous invitent à déceler la poésie dans la lenteur et l’inattendu.
Ils nous incitent à nous laisser surprendre, à accueillir ce que nous ne pouvons maîtriser : les crépitements aléatoires d’un disque en rotation (Lecture aléatoire, 2025) ou encore l’ouverture d’une pomme de pin (Studio d’enregistrement, 2025).
Dans une étonnante simplicité, face à cet ensemble de dispositifs, Virginie Levavasseur joue avec les mots de Marguerite Duras (Lis tes ratures, 2025). En reprenant le geste de la rature, l’artiste mesure les tentatives, transformant ces marques en espace fertile de création et d’existence. La littérature devient alors un acte de résistance, où la pensée accepte enfin le peut-être.
L’exposition donne à éprouver l’absurdité et la fragilité de notre condition, tout en laissant place à la poésie. Dans l’inachevé, dans la répétition des gestes, dans l’impermanence des formes, quelque chose s’ouvre : un espace critique où l’angoisse de notre finitude se mue en résonance, en disponibilité à l’autre et au monde. »





